L'âge d'or du culturisme (1940-1970)
Trois décennies pendant lesquelles le culturisme prend la forme qu'on lui reconnaît : un sport organisé, avec ses fédérations, ses concours nationaux et internationaux, ses figures et son esthétique propre. La Californie en devient l'épicentre mondial, l'IFBB la fédération majeure, et le Mr. Olympia, créé en 1965, sa scène-reine.
Muscle Beach et la naissance d'une scène californienne
À la fin des années 1930, une bande de plage située au sud de la jetée de Santa Monica devient le rendez-vous d'un petit groupe d'acrobates, gymnastes et adeptes de la culture physique. La municipalité y installe des barres parallèles, des anneaux, une plate-forme de gymnastique. Le lieu, baptisé Muscle Beach, fonctionne presque toute l'année grâce au climat. C'est là que se forment dans les années 1940 quelques-unes des figures qui structureront le culturisme américain : Steve Reeves, Jack LaLanne, Vic Tanny, plus tard Joe Gold.
Le site original ferme officiellement en 1959 après une série d'incidents et le déplacement officiel de l'activité vers une autre plage, à Venice, quelques kilomètres au sud. C'est ce nouveau Muscle Beach, à Venice, qui deviendra dans les années 1960 et 1970 le centre névralgique mondial du culturisme — celui que Joe Gold transformera en ouvrant son premier Gold's Gym en 1965 et que filmera Bob Rafelson dans Pumping Iron en 1977.
John Grimek, dernier des hommes complets
John Grimek (1910-1998), né à Perth Amboy dans le New Jersey de parents tchécoslovaques, domine la scène américaine au début des années 1940. Haltérophile compétitif (membre de l'équipe olympique américaine en 1936), il se tourne vers les concours de physique et remporte le Mr. America AAU en 1940 puis en 1941. C'est à la suite de cette deuxième victoire que la fédération AAU modifie son règlement pour interdire à un même concurrent de remporter le titre deux fois — règle qui fera de Grimek le seul double Mr. America de l'histoire de l'AAU.
Grimek est rédacteur en chef du magazine Strength & Health publié par Bob Hoffman à York, Pennsylvanie. Il continue de poser dans les magazines jusqu'à la soixantaine. Sa silhouette — épaisse, équilibrée, avec un développement complet et homogène — incarne le standard d'avant l'esthétique V-shape qui dominera à partir des années 1960.
Steve Reeves et le passage à l'image
Steve Reeves (1926-2000), né à Glasgow dans le Montana, remporte le Mr. America AAU en 1947, le Mr. World en 1948 et le Mr. Universe NABBA en 1950. Sa silhouette — étroite à la taille, large des épaules, équilibrée des bras aux jambes — devient le canon esthétique de la décennie. Reeves cesse rapidement la compétition pour Hollywood et accepte le rôle-titre du Hercule (Le fatiche di Ercole) de Pietro Francisci, sorti en 1958, qui ouvre la vague des péplums italiens.
Reeves enchaîne une vingtaine de films de péplum entre 1958 et 1964, devient brièvement la star la mieux payée d'Italie, et fait connaître l'esthétique culturiste à un public mondial qui n'aurait jamais vu un concours. Son influence sur l'imaginaire reste majeure : Arnold Schwarzenegger a souvent cité Reeves comme première image qui l'a poussé vers le culturisme adolescent en Autriche.
Reg Park et la base britannique
Reg Park (1928-2007), né à Leeds en Angleterre, remporte le Mr. Britain en 1949 puis trois titres Mr. Universe NABBA (1951, 1958, 1965). Premier culturiste au monde à effectuer publiquement un développé couché à 230 kg, Park combine masse, force réelle et présentation. Comme Reeves, il fait carrière au cinéma, principalement dans des péplums tournés en Italie où il interprète Hercule à plusieurs reprises entre 1961 et 1965.
Park est une autre figure tutélaire pour Schwarzenegger, qui le citera comme modèle direct dans son livre The Education of a Bodybuilder. Il s'installera en Afrique du Sud à partir des années 1950, où il continue de publier et d'enseigner pendant plusieurs décennies. Son école d'entraînement — séries longues, charges lourdes sur mouvements de base — influence durablement la pratique en Europe et au Royaume-Uni.
Bill Pearl et la professionnalisation
Bill Pearl (1930-2022) remporte le Mr. America AAU en 1953 puis quatre titres Mr. Universe NABBA en 1953, 1961, 1967 et 1971 — un palmarès étalé sur près de vingt ans. Il devient ensuite un des entraîneurs les plus respectés de la discipline, ouvre une salle à Pasadena puis à Phoenix, et publie en 1978 Keys to the Inner Universe, une encyclopédie d'exercices encore référencée. Pearl sert plusieurs décennies de pont entre l'âge d'or et la période moderne. Il est l'un des rares culturistes de premier plan à avoir affiché un végétarisme assumé pendant la majorité de sa carrière.
Vince Gironda, l'école de l'esthétique
Vince Gironda (1917-1997) ouvre en 1948 sa salle à North Hollywood, le Vince's Gym, qui devient pendant trois décennies un point de passage pour quiconque veut « préparer Hollywood ». Gironda y développe une approche centrée sur la silhouette : taille étroite, épaules larges, bras à 17 pouces (≈ 43 cm) plutôt que 20, condition sèche, lignes nettes plutôt que masse maximale. Il refuse certains exercices populaires (squats classiques, qui selon lui élargissent les hanches) et en privilégie d'autres (sissy squat, dips inclinés, écartés profonds).
Gironda a entraîné Larry Scott avant son premier Mr. Olympia, et brièvement Schwarzenegger lors de son arrivée en Californie. Ses positions — anti-cardio, anti-squat profond, défenseur d'un physique « esthétique » contre la course à la masse — se retrouveront en filigrane chez plusieurs lignées d'entraîneurs californiens.
Création de l'IFBB par les frères Weider
Joe Weider (1919-2013) et son frère Ben Weider (1923-2008), nés à Montréal, fondent en 1946 la International Federation of BodyBuilders (IFBB) pour offrir une alternative à l'AAU américaine, qu'ils jugent trop indifférente au culturisme et trop orientée haltérophilie. Joe s'occupe du versant médiatique (création des magazines Your Physique, qui deviendra Muscle Builder puis Muscle & Fitness), Ben du versant institutionnel (développement international, reconnaissance auprès des comités sportifs nationaux).
L'IFBB monte progressivement en puissance pendant les années 1950 et 1960, ouvre des affiliations dans des dizaines de pays, et crée en 1965 sa propre compétition de prestige pour départager les meilleurs : le Mr. Olympia. Pour la situation contemporaine de la fédération et ses dérivés (IFBB Pro League, IFBB International), voir les fédérations.
Le premier Mr. Olympia : 18 septembre 1965
Le concept du Mr. Olympia est simple : Joe Weider veut une compétition où s'affronteraient les vainqueurs récents des plus grands titres existants — Mr. America IFBB, Mr. Universe IFBB, Mr. World — afin de désigner sans ambiguïté le meilleur culturiste professionnel de l'année. Le format restera celui-ci pendant des décennies. La première édition se tient le 18 septembre 1965 à la Brooklyn Academy of Music. Trois concurrents sur scène : Larry Scott, Harold Poole et Earl Maynard. Scott l'emporte, repartira avec un trophée et une bourse de 1 000 dollars.
Larry Scott (1938-2014), surnommé The Legend, défend son titre l'année suivante puis se retire à 28 ans. Il est associé à un exercice qui porte son nom dans les salles francophones : le curl Larry Scott, ou curl pupitre, popularisé chez Vince Gironda où Scott s'est entraîné. Sergio Oliva, dit The Myth, lui succède pour trois titres consécutifs (1967, 1968, 1969) avant l'arrivée d'Arnold Schwarzenegger en 1970, qui ouvre la décennie suivante.
Esthétique et règles de la période
L'âge d'or se distingue par un canon esthétique relativement homogène, qu'on peut résumer en quatre traits :
- Silhouette en V : épaules nettement plus larges que la taille, qui doit rester fine.
- Symétrie : équilibre entre haut et bas du corps, gauche-droite, antagonistes.
- Lignes nettes : condition correcte, vascularité limitée, absence de la gut distendue qui apparaîtra à l'ère moderne.
- Poids de scène modéré : 90 à 105 kg pour la plupart des champions Open de la période, contre 110 à 130 kg dans les années 1990-2000.
Côté méthodes d'entraînement, la pratique reste largement organisée autour des mouvements composés avec barre et haltères : développé couché, squat, soulevé de terre, développé militaire, tractions, rowing. Les machines existent mais restent marginales avant l'arrivée de la ligne Nautilus d'Arthur Jones en 1970, qui ouvrira un nouveau cycle.
Pharmacologie : les premières décennies
La testostérone est synthétisée pour la première fois en 1935. Les premiers stéroïdes anabolisants sortent dans les années 1950 : la nandrolone (1957), la methandrostenolone — Dianabol — par John Ziegler en 1958 pour les haltérophiles américains aux championnats du monde. L'usage en culturisme s'installe progressivement à partir de la fin des années 1950, mais reste relativement modéré jusqu'aux années 1970. Les physiques de l'âge d'or sont obtenus avec des protocoles très éloignés de ceux qui caractériseront l'ère moderne. Pour le détail des composés, des effets et du cadre légal, voir la page dédiée.
Héritage
L'âge d'or fixe les institutions et l'esthétique de référence. L'IFBB, créée en 1946, reste aujourd'hui la fédération de premier plan. Le Mr. Olympia, créé en 1965, reste le titre suprême. Le canon V-shape reste invoqué — souvent contre les dérives de la course à la masse — chaque fois que les juges ou le public veulent recadrer la discipline ; c'est exactement la philosophie qui présidera à la création de la catégorie Classic Physique en 2016. La période suivante, l'ère Arnold, ne fait au fond que pousser les principes de l'âge d'or à leur maximum d'expression médiatique.