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Le culturisme en France
La trajectoire française du culturisme s'enracine dans la culture physique du xixe siècle, autour d'Hippolyte Triat puis d'Edmond Desbonnet, propagateur de l'expression culture physique dont dérive le mot culturisme. Elle traverse au xxe siècle plusieurs courants concurrents — méthode naturelle, haltérophilie — avant de basculer, à partir des années 1980, dans l'ère des grandes salles de musculation et de la pratique sport-santé.
Triat et la première salle parisienne
Hippolyte Triat (1812-1881), athlète et professeur né à Saint-Chaptes, dans le Gard, est l'un des fondateurs des salles de gymnastique européennes. Après une première salle ouverte à Bruxelles en 1840, il ouvre à Paris, vers 1846, un grand établissement allée des Veuves (future avenue Montaigne), équipé d'haltères, de barres et d'agrès. La pratique qu'il y diffuse mêle gymnastique méthodique, exercices avec charges légères et travail collectif au sol, sur un mode encore proche de la gymnastique allemande de Friedrich Ludwig Jahn.
Triat publie plusieurs manuels qui circulent largement dans la seconde moitié du xixe siècle. Sa salle parisienne devient un point de passage obligé pour la bourgeoisie sportive et plusieurs figures publiques de la Troisième République. C'est dans ce sillage que se forme la génération suivante : Edmond Desbonnet racontera avoir découvert sa vocation à treize ans en lisant un article de Paul Féval consacré à Triat — voir la page consacrée aux origines du culturisme pour le contexte international.
Edmond Desbonnet et la culture physique
Edmond Desbonnet (1868-1953) est la figure structurante du culturisme français naissant. Né à Lille, il y ouvre dans les années 1880 une première salle d'entraînement, puis fonde des écoles de culture physique à Roubaix, Paris, Bruxelles, Genève et ailleurs. En 1904, il lance à Paris avec l'éditeur Albert Surier la revue illustrée La Culture physique, qui paraît avec des interruptions jusqu'en 1967 et reste l'un des principaux titres français spécialisés pendant plusieurs décennies. Parmi ses élèves figurent des écrivains comme Pierre Loti et Jean Richepin.
Sa méthode privilégie les haltères courts (dumbbells), les ressorts à poignées et un volume d'exercices quotidien, dans la continuité d'Eugen Sandow dont il est contemporain et avec lequel il entretient des échanges. Il photographie systématiquement ses élèves et publie en 1911 Les rois de la force, vaste iconographie d'hommes forts du xixe siècle. Desbonnet est le grand propagateur en France de l'expression « culture physique ». Le dérivé culturisme, qui s'imposera au xxe siècle comme équivalent de l'anglais bodybuilding, est généralement attribué à Marcel Rouet (1909-1982), auteur prolifique de méthodes d'entraînement au milieu du siècle ; sa première attestation n'est pas établie avec précision. Les questions de vocabulaire sont détaillées dans la page définition du culturisme.
L'œuvre de Desbonnet survit à sa mort en 1953 mais perd sa centralité institutionnelle après guerre, supplantée à l'échelle internationale par les écosystèmes Weider et IFBB venus des États-Unis pendant l'âge d'or américain.
Georges Hébert et la méthode naturelle
Parallèlement à Desbonnet, Georges Hébert (1875-1957), officier de marine, codifie dans les années 1910 et 1920 ce qu'il appelle la méthode naturelle. Inspiré par les corps qu'il observe lors de ses missions outre-mer (Afrique, Antilles), il rejette l'haltère et propose un entraînement fondé sur dix familles de gestes naturels : marcher, courir, sauter, se déplacer à quatre pattes, grimper, tenir l'équilibre, lancer, lever et porter, se défendre, nager.
La méthode Hébert se diffuse largement dans les institutions militaires, scolaires et sportives françaises de l'entre-deux-guerres. Elle structure une partie de l'éducation physique nationale jusque dans les années 1960. Elle détourne durablement la culture sportive française des charges et des appareils — son influence reste perceptible dans la prudence avec laquelle la musculation aux poids libres a été reçue dans le système éducatif jusqu'aux années 1980. Pour le contraste, voir les exercices composés qui dominent aujourd'hui la pratique en salle.
Entre-deux-guerres et après-guerre : la prééminence de l'haltérophilie
De 1918 aux années 1960, la pratique des charges en France reste essentiellement l'apanage de l'haltérophilie. Discipline olympique et fédérée, elle est représentée par la Fédération Française d'Haltérophilie, et concentre les moyens institutionnels, les salles dédiées et les compétitions. Le culturisme proprement dit, en tant que discipline avec jugement esthétique, occupe une place marginale, présente dans quelques clubs spécialisés mais sans circuit professionnel comparable au système américain.
L'arrivée des magazines Weider en français à partir des années 1960, la traduction des ouvrages de Schwarzenegger dans les années 1970 et la sortie en France de Pumping Iron ouvrent une nouvelle phase. Le grand public découvre une discipline, des figures, une mythologie qui font irruption depuis la Californie sans relai institutionnel français significatif. La période est détaillée dans la page l'ère Arnold.
Serge Nubret, le Français de Pumping Iron
La figure française la plus connue de cette période est Serge Nubret (1938-2011), né à Anse-Bertrand, en Guadeloupe. Surnommé « la Panthère noire », il se classe à plusieurs reprises parmi les premiers du Mr. Olympia au milieu des années 1970 et apparaît dans Pumping Iron face à Arnold Schwarzenegger et Lou Ferrigno. Vice-président de l'IFBB pour l'Europe de 1970 à 1975, il fonde en 1976 sa propre organisation internationale, la WABBA. Il mène parallèlement une carrière d'acteur, avec des rôles dans César et Rosalie (1972) ou Le Professionnel (1981). Sa méthode, fondée sur des séances très longues à volume élevé et charges modérées, tranche avec les approches à haute intensité de ses contemporains.
L'explosion des salles : 1980 à aujourd'hui
À partir des années 1980, le modèle de la salle de musculation commerciale s'implante en France : grandes surfaces équipées d'appareils à charges guidées, de bancs et de plateaux d'haltères, ouvertes au public sur abonnement mensuel. Dans la décennie suivante, plusieurs enseignes nationales émergent et le réseau se densifie dans les grandes villes (Paris, Lyon, Marseille, Lille, Toulouse).
Au cours des années 2010 et 2020, la croissance s'accélère sous l'effet conjugué des chaînes de salles à bas coût (24h/24), de la diffusion des contenus de musculation sur les plateformes vidéo, et d'une demande sport-santé en augmentation. La musculation devient l'une des activités physiques encadrées les plus pratiquées en France, avec plus de 6 millions de pratiquants selon différents recensements de fédérations sport-santé. La page programme débutant couvre l'entrée concrète dans la discipline pour cette population large.
Musculation populaire et culturisme de scène
Une distinction nette s'est installée entre deux pratiques qui partagent les mêmes outils mais relèvent de logiques différentes. D'un côté, la musculation sport-santé : pratique à finalité d'entretien, de renforcement, parfois de prise de masse modérée, sans visée compétitive. C'est l'écrasante majorité des pratiquants en salle. De l'autre, le culturisme de scène, en compétition, qui suppose des préparations spécifiques (sèche, tannage, posing) et une participation à un circuit fédéré.
Le culturisme compétitif français reste numériquement minoritaire : quelques centaines de licenciés actifs sur les divers circuits, comparé aux millions de pratiquants en salle. Il alimente cependant un écosystème de coachs, de préparateurs, de magasins spécialisés et de produits de nutrition sportive qui joue un rôle visible dans la culture musculation grand public, notamment via les suppléments et les apports protéiques.
Fédérations contemporaines
Jusqu'en 2015, l'haltérophilie, la musculation, la force athlétique et le culturisme relevaient en France d'une même fédération, la Fédération française d'haltérophilie, musculation, force athlétique et culturisme (FFHMFAC). Sa scission donne naissance à la Fédération française d'haltérophilie et musculation (FFHM) et à la Fédération française de force (FFForce), fondée le 17 janvier 2015 autour de la force athlétique et du développé couché.
La FFForce intègre le culturisme en 2019 et en obtient la délégation ministérielle en 2020 ; un arrêté du 28 mars 2022 lui a de nouveau accordé cette délégation. Elle est ainsi la seule à pouvoir organiser les championnats de France officiels, délivrer les titres de champion de France et constituer une équipe de France. À l'international, son culturisme relève de la World Natural Body Building (WNBB), dans une logique de pratique naturelle soumise au contrôle antidopage.
D'autres structures, de statut associatif, organisent des compétitions hors de ce cadre délégataire. L'Association française de bodybuilding et fitness (AFBBF) se présente ainsi comme le représentant officiel en France de l'IFBB (International Fitness and Bodybuilding Federation), la fédération internationale fondée en 1946 à Montréal — voir le culturisme au Québec. La page fédérations détaille les organisations actives à l'échelle internationale.
Le paysage a évolué à plusieurs reprises ces deux dernières décennies, avec des restructurations, des changements d'affiliation et des concurrences entre structures. Toute personne souhaitant s'engager en compétition gagne à vérifier directement, à la date courante, le statut de la fédération organisatrice de l'épreuve visée et son affiliation internationale. Les définitions employées ici sont précisées dans le lexique.
Spécificités françaises
Trois traits distinguent durablement la culture culturiste française de son équivalent américain. D'abord, l'absence de circuit professionnel structurellement comparable : les meilleurs compétiteurs français se mesurent essentiellement sur des compétitions IFBB hors de France ou sur des circuits secondaires. Ensuite, un ancrage plus marqué de la discipline dans la pratique sport-santé que dans le spectacle : la grande majorité des Français qui « font de la musculation » ne se rattachent ni au culturisme compétitif ni à une identité culturiste. Enfin, une réception culturelle plus prudente, héritée de la méthode Hébert et du modèle olympique, qui a longtemps tenu à distance l'esthétique des grands physiques de scène.
Cette configuration évolue cependant : la diffusion massive de contenus internationaux, la professionnalisation des coachs en ligne et la visibilité accrue des compétiteurs francophones ont rapproché, depuis les années 2010, la pratique française des standards mondiaux du culturisme contemporain.
France et Québec, deux pôles francophones
La France partage avec le Québec l'usage du mot culturisme, mais les deux trajectoires diffèrent. Le Québec a vu naître l'IFBB, fondée à Montréal par Joe et Ben Weider, et l'Office québécois de la langue française y défend activement le terme français face à bodybuilding. La France, elle, a apporté la tradition de la culture physique de Triat et Desbonnet, avant de recevoir le culturisme moderne par l'intermédiaire des magazines et des films américains. Voir le culturisme au Québec et, pour la définition et les différences avec la musculation, la page qu'est-ce que le culturisme.
Questions fréquentes
Qui a inventé le mot culturisme ?
Le mot dérive de l'expression « culture physique », popularisée en France par Edmond Desbonnet à la fin du XIXe siècle. Le terme culturisme lui-même est généralement attribué à Marcel Rouet, auteur de méthodes de culture physique au milieu du XXe siècle, sans que sa date d'apparition soit établie avec précision.
Qui était Edmond Desbonnet ?
Edmond Desbonnet (1868-1953), né à Lille, est le pionnier de la culture physique en France. Il fonde des écoles d'entraînement dans plusieurs villes françaises et européennes, lance en 1904 la revue La Culture physique et publie en 1911 Les Rois de la force.
Quelle fédération gère le culturisme en France ?
La Fédération française de force (FFForce) détient la délégation ministérielle pour le culturisme depuis 2020. Elle seule organise les championnats de France officiels et l'équipe de France. D'autres structures associatives, dont une affiliée à l'IFBB, organisent aussi des compétitions.
Qui était Serge Nubret ?
Serge Nubret (1938-2011), né en Guadeloupe, est la figure française la plus connue du culturisme de compétition : plusieurs fois classé parmi les premiers du Mr. Olympia dans les années 1970, il apparaît dans Pumping Iron et fonde en 1976 la WABBA.
Combien de Français pratiquent la musculation ?
Selon les recensements disponibles, la musculation compte plusieurs millions de pratiquants en France, mais le culturisme de compétition ne concerne qu'une petite minorité d'entre eux. Les chiffres varient selon les méthodologies.